J'aime les gares, j'aime l'attente sur les sièges inconfortables, j'aime les conversations qui y sont tenues. J'ai encore en tête ma dernière conversation sur un siège de gare, à parler de l'avenir, des espoirs que nos parents mettaient en nous et de la tâche qui nous incombait en étant leurs dignes successeurs.
Du père de l'une, très bohème, parti visiter l'Europe à 20ans sans un sou en poche, l'artiste qui aime ce qu'il fait, celui qui vit au jour le jour et préfère vivre deux fois plus aujourd'hui et mourir demain que d'attendre pour vivre plus et mourir avant... Philosophie intéressante, très loin de mon esprit de scientifique, mais j'aimerais ne serait-ce qu'une seule journée pouvoir vivre de cette façon, la tête emplie de vide, le coeur empli de vie. Rentrer le soir avec des souvenirs plein la tête et écrire, écrire sans ne jamais m'arrêter, écrire parce que ça fait du bien, parce que c'est beau et puis parce que j'ai un côté littéraire refoulé. Me laisser porter par la musique à laquelle je ne comprends rien, aimer des mots qui pourraient ne rien signifier pour moi, les aimer encore plus en les comprenant sans le vouloir, découvrir au fur et à mesure les mots, être eux et remonter la constitution de la chanson, la comprendre mieux que le compositeur, en voir les tenants, être en admiration devant les aboutissants.
Du père de l'autre si terre à terre, homme d'affaire à 23ans, véritable self-made man, qui a tout de suite su où il allait et par quels moyens. Avec la tête sur les épaules, des projets pleins les yeux, qui n'a pas peur de la sueur, qui sait que plus l'attente est longue, plus le plaisir est grand. Qui bâti chaque jour un édifice qui prendra toute une vie, qui veut laisser sa marque et ne vit que pour sa famille et qui a tout de suite compris qu'entre lui et la réussite il y a un pas qui demandera un investissement que peu peuvent donner, qui espère que sa fille saura reprendre le flambeau et a des tonnes de projets pour elle, omettant de la consulter bien entendu.
Perdu entre ces deux extrêmes, de deux filles rencontrées une soirée de débauche, perdues dans une marée humaine, dont la moyenne d'alcoolémie ferait pâlir la police nationale, deux filles simples. Une déjanté, une terre à terre, les deux dignes progénitures de deux pères opposés, deux meilleures amies. Des moments qui valent de l'or, des discussions philosophiques à 6h30 devant une machine à café et tant d'autres souvenirs. Cela fait tant de raison d'aimer la vie pour ce qu'elle nous procure, de ne jamais appréhender les choses avec un jugement hâtif, elles n'étaient pas les plus belles, pas celles qui dansaient le mieux, mais elles étaient elles-mêmes et cela m'a tout de suite attiré. D'aventure en aventure me voilà revenu sur mon siège métallique de gare, perdu dans mes pensées, quelque part entre Musso et Werber, dans un inconscient qui ne sait très bien s'il rêve ou si tout cela est vrai. Il sait néanmoins que ces péripéties sont vraies et après coup il regrette amèrement de ne pas avoir cherché à garder le contact. La vie est faîte de centaines de milliers de personnes que l'ont croise une fois dans notre vie, certaines y restent une seconde, d'autres un mois et certaines des années, mais jamais proportionnellement, certaines nous restent en mémoire à jamais alors qu'elles n'y ont pas passé 12h, des visages, des rires, des pérégrinations philosophiques...
J'ai tenté ce dimanche matin de saisir la fragilité du moment, ces moments si intenses et si cons, à refaire le monde. Je suis passé en coup de vent dans leur vie, passé de l'inconnu à l'ami puis brusquement redevenu invisible. Suis-je le seul à attacher de l'importance aux souvenirs, à me rappeler de chaque instant et à en capturer chaque saveur, pour la distiller à petite dose quand je vais mal. Me dire que pour en connaître d'autres je dois encore vivre un peu de cette vie destinée à disparaître. Je me revois chaque année à dire que tout changera l'année suivante, j'ai menti, rien n'a changé, du moins jusqu'alors, mais en septembre tout changera, je ne les reverrais plus, je pourrais pleurer je crois.
Je m'attache aux gens, comme un bateau au quai une fois dans un port et lorsque je veux repartir je me sens retenu, alors ou je détache les cordes, ou j'attends qu'elles rompent d'elles-mêmes... Cette année je laisserais faire au cas où certains reviendraient.
Me revoilà revenu au point de départ à chaque fois, j'espère vivre d'autres discussions sur des sièges de gare, sans elles bien sûr, (bien que cela me rende tristes, des filles rencontrées à une fête, quel sentimental je fais...) mais je crois savoir avec qui les avoir :)
Il ne nous reste plus qu'à coordonner nos emplois du temps et même si tu n'as pas tout compris dans cet article, je ne doute pas une seconde que tu es prête à tenter l'expérience avec moi :)
Sur ce je pars prendre le train de Morphée, il n'attendra pas celui là, et en attendant je discute seul.






